Depuis les premières projections des frères Lumière en 1895, le cinéma n'a cessé de raconter les couples — leur naissance, leur épanouissement et leurs crises. Cette anthologie retrace, décennie par décennie, les grandes étapes de cette fascination cinématographique pour l'amour conjugal.
1895-1919 : Les premiers couples muets
Le cinéma muet filme le couple comme une attraction de foire : l'amour est simple, les gestes sont grands, les émotions sont universelles et accessibles à tous les publics. Georges Méliès invente les trucages qui permettent aux couples de se retrouver ou de se séparer de façon spectaculaire. Max Linder impose le personnage du séducteur maladroit qui deviendra le modèle de la comédie romantique. Ces premiers films posent les bases d'une représentation du couple comme unité narrative fondamentale.
1920-1939 : Le réalisme poétique et l'amour impossible
L'entre-deux-guerres voit l'émergence du réalisme poétique français : des films comme Pépé le Moko (Duvivier, 1937) ou Le Quai des brumes (Carné, 1938) filment l'amour comme quelque chose d'impossible à accomplir pleinement — toujours menacé par la mort, le destin ou la société. Jean Renoir, avec La Règle du jeu (1939), propose une analyse sociale sans pitié des couples bourgeois et populaires, de leurs mensonges et de leurs désirs croisés.
1940-1959 : La reconstruction et le couple modèle
L'après-guerre impose d'abord un retour au couple modèle, rassurant. Les films de Christian-Jaque et de René Clair célèbrent un amour simple et triomphant. Mais en marge de cette production officielle, des films plus sombres préparent la révolution à venir. Jacqueline Audry réalise des films qui donnent aux femmes une intériorité rare pour l'époque. Marcel Carné, avec Les Tricheurs (1958), filme pour la première fois la jeunesse qui refuse le mariage comme horizon.
1960-1969 : La Nouvelle Vague révolutionne tout
La Nouvelle Vague change radicalement la façon dont le cinéma français représente le couple. Godard, Truffaut, Rohmer, Rivette, Varda — tous filment des couples qui ne fonctionnent pas selon les codes établis. Les personnages hésitent, fuient, mentent, se trompent eux-mêmes. À bout de souffle (1960) invente le couple instable comme modèle narratif dominant. Le Bonheur (Varda, 1965) pose la question la plus dérangeante qui soit : peut-on être heureux en couple de façon égoïste ?
1970-1979 : La libération sexuelle et ses lendemains
Mai 1968 et la libération sexuelle produisent des films qui explorent ouvertement les territoires que le cinéma évitait : l'infidélité, le couple ouvert, la bisexualité, le divorce. Bertrand Blier avec Les Valseuses (1974) propose une vision masculine de la liberté qui scandalise autant qu'elle fascine. Claude Sautet, à rebours, filme la mélancolie des couples qui s'aiment mal dans César et Rosalie (1972) et Un mauvais fils (1980).
1980-1999 : Rohmer, Téchiné et la psychologie fine
Les années 1980-1990 voient le triomphe du film de couple psychologique. Éric Rohmer poursuit avec les "Comédies et Proverbes" et les "Contes des quatre saisons" son exploration minutieuse des contradictions amoureuses. André Téchiné filme des couples blessés, traversés par le désir et l'impossibilité de le satisfaire. Patrice Leconte avec Monsieur Hire (1989) explore le couple voyeuriste. Cette époque produit une psychologie filmique du couple parmi les plus fines jamais réalisées.
2000-2024 : Le couple contemporain et ses nouvelles formes
Les années 2000 voient l'émergence de nouvelles représentations du couple : le couple gay avec L'Homme est une femme comme les autres, le couple interculturel dans de nombreuses comédies françaises à succès, le couple en crise dans les films d'Attal et de Mia Hansen-Løve. Céline Sciamma, avec Portrait de la jeune fille en feu (2019), réinvente le film de couple en effaçant les frontières de genre et d'époque. Le cinéma français du XXIe siècle explore un couple plus fluide, moins défini, moins normé — et peut-être plus honnête.